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Les mezzo-associations et leurs limites

En janvier 2022, nous avons travaillé sur un appel à projet lancé par l’institut public Expertise France autour de la santé au Laos. Pile dans l’axe d’action de PEMM, nous avons décidé de proposer un projet autour de nos formations médicales (ce que nous avons le plus de mal à faire financer par des bailleurs publics et/ou privés). Après l’étude des critères, le dossier de financement est rapidement annulé : nous ne remplissions pas les critères financiers pour pouvoir y prétendre. Il fallait que l’association ait un budget annuel d’environ 375 000€. L’association peinait pour dépasser le premier nombre à six chiffres avant la virgule, loin de la somme éligible. D’abord déçus de ne pas pouvoir proposer notre projet, c’est enfin la déconvenue et l’exaspération qui ont pris le dessus quand nous avons compris qu’il en était de même (ou presque) pour les demandes de financements directes auprès de l’Agence Française de Développement (AFD). Moins gourmande, il fallait tout de même un budget annuel de 300 000€. Encore une fois, hors de notre portée.


L’échec de ces deux projets nous a interrogés. Nos projets devenaient trop importants pour se contenter des micro-financements à hauteur maximale de 10 000€. Si nous voulions étendre nos activités, il fallait trouver d’autres sources de financements plus conséquentes.


Lors d’une formation en mars organisé par la Guilde qui gère l’Agence Micro-Projet, j’ai eu l’occasion de discuter avec le formateur qui a décrit PEMM comme une« mezzo-association ». Pour celles et ceux qui ne se souviennent pas de leur classe, le mot vient du latin medius, qui signifie le milieu. Voilà qu’un nouveau concept se faisait une place dans ma tête et permettait de ranger notre association dans une case : celle des associations « mezzo », moyennes. Ce terme ne semble pas seulement désigner notre taille ou la taille de nos projets, mais aussi la portée que nous pouvons avoir. On ne nous entend qu’à mezza voce.


La taille de l’association et des projets n’est pas une simple typologie innocente : il y a bien des implications directes dans la gestion de l’association et des projets à prendre en compte. Nous sommes limités dans nos recherches de financement. Conscients de cette faiblesse, il nous fallait désormais creuser un peu plus cette question de mezzo associations pour comprendre les enjeux et les limites d’une telle position.


Le constat : le paysage associatif français en 2022

Commençons par étudier le paysage associatif français. Il fait état d’une belle vitalité : en juillet 2022, 1,5 millions d’associations ont été recensées avec une croissance moyenne de 33 300 nouvelles associations chaque année. Le cadre législatif rend accessible à tout citoyen la possibilité de créer juridiquement une association. Il faut cependant garder en tête que ces chiffres ne peuvent être basés que sur le Répertoire Nationale des Associations (RNA). Autrement dit, les associations « officieuses » ne sont pas prises en compte dans ces statistiques, il est certain que ce nombre ne prend en compte que les associations reconnues et qu’il doit être en réalité bien plus important. Grâce à la juridiction française, chaque personne qui le décide peut se regrouper et organiser des activités sans cadre légal. Ces groupements sont autorisés par la loi 1901 qui garantit la liberté de s’assembler. Pour toutes ces associations, la France compte environ 12,5 millions de bénévoles et 1,8 million de salariés, ce qui représente près de 10% de l’emploi privé.


Les associations sont nombreuses et de formes variées : elles peuvent rassembler deux ou trois bénévoles comme embaucher plus d’une centaine d’employés. En 2022, 5% des associations ont un budget annuel supérieur à 150 000€ et 92% des associations ont un budget inférieur à 75 000€. Parmi ces dernières, 2/3 ont un budget annuel inférieur à 7 500€. Ce bref exposé nous permet de comprendre que :

  • le cadre législatif français rend favorable cette effervescence associative ;

  • les associations représentent une part non négligeable de la création de richesses du pays (113 milliards d’euros, soit 3,3% de la richesse nationale) ;

  • les associations comptent pour une part importante de la masse salariale française (plus que le secteur des transports par exemple à 7,4%) ;

  • enfin, cette vitalité est l’expression de la volonté d’un septième de la population française de s’engager et de donner son temps dans des actions sociales, culturelles, sportives, sanitaire, humanitaire.


Pourtant, cette dynamique est mise à rude épreuve depuis quelques années. Le COVID a constitué un avant et un après pour le secteur associatif. Mais le COVID ne peut pas à lui seul être la raison de tous les maux ; une étude observait déjà un recul de subventions publiques en 2017 qui étaient passées de 34% à 20%. Ce recul des subventions se poursuit encore en 2022. Dans le cas du secteur associatif humanitaire, un groupe de travail au sein de Coordination Sud s’emploie à faire du lobbying auprès du gouvernement français pour lutter contre ce recul des subventions publiques. Cette diminution a des conséquences non-négligeables pour les associations françaises.


Avec le recul de ces subventions, les associations ont été obligées de trouver d’autres moyens de subsistance pour continuer leurs activités. Le problème est que les cotisations ne représentent souvent qu’une partie non-majoritaire des budgets associatifs, soit 9% de la part budgétaire en 2017. Comme si cela ne suffisait pas, les donations sont également en baisse : une association sur quatre a vu le nombre de ses contributeurs baisser en 2021 en Europe. Pour faire face, les associations changent leur modèle économique. La majorité des budgets des associations provient aujourd’hui d’activités génératrices de revenus.

Je ne m’attarderai pas sur l’impact que les confinements ont eu sur la mobilisation (ou plutôt la démobilisation) bénévole puisqu’il ne s’agit pas du sujet principal de cet article. Pour mieux comprendre le contexte actuel dans lequel se situent les associations françaises, nous pouvons tout de même noter qu’en 2022, 20% de la population française est bénévole avec 6,4% des bénévoles qui le sont dans deux associations. 63% de ces bénévoles le sont ponctuellement. Ces difficultés de financement et de mobilisation impactent les associations : comment poursuivre son action dans un contexte où les moyens financiers et humains se raréfient ? Cette réalité est encore plus violente pour les mezzo-associations. Entre les grosses associations qui attirent plus de financement privés par leur visibilité et les petites associations qui bénéficient des micro-subventions, les mezzo associations sont perdus au milieu, sans outil approprié ou moyens adaptés à leur situation.


Les problèmes pour les associations moyennes


Les mezzo associations sont des associations de taille moyenne avec un budget annuel entre 70 000 euros et 250 000 euros. Ces associations sont coincées entre deux types de subventions. Les instituts publics ou les fondations privées ont généralement deux programmes. Elles décident de financer de très petits projets, des « micro-projets » à hauteur maximale de 10 000 euros, ou bien des projets de grandes envergures avec des ordres de financement largement supérieurs à 100 000 euros.


Qu’est-ce qui se trouve au milieu ? Rien, ou très peu de bailleurs.

Si peu qu’il est très difficile pour ces associations moyennes de diversifier les subventions. À titre d’exemple, pour que PEMM puisse mener ces projets d’adduction d’eau (qui ont des budgets entre 50 000 et 60 000 euros), nous devons multiplier les bailleurs pour en avoir deux ou trois sur un même projet. Ce modèle complexifie et fragilise le financement : si un bailleur refuse de nous accorder une subvention, cela suffit pour rendre caduc le projet entier. Notre subvention Fonds de Développement de la Vie Associative (FDVA) a diminué de 40% entre 2021 et 2022. Cette enveloppe du département pour soutenir les associations risque bien de ne pas être plus importante en 2023 non plus. La diversification des subventions ne suffit (presque) plus si les subventions continuent de descendre ainsi.

Concernant le deuxième problème de la situation des mezzo associations, elles éprouvent les mêmes difficultés à trouver des bénévoles. Nous avons cependant de la chance, car le secteur humanitaire avec le secteur sanitaire et social sont les deux domaines dans lesquels les bénévoles sont les plus satisfaits de leur engagement. Il faut tout de même soulever la difficulté de fidéliser les bénévoles au sein de l’association. Sur les 12,5 millions de bénévoles, seuls 5 millions réalisent une action hebdomadaire pour une association.

Comment sortir de cet entre-deux ? Il n’y a que deux solutions pour ces associations : soit revenir à un niveau plus petit, soit franchir le cap de la professionnalisation et devenir une association de taille plus conséquente. Pour cela, il faut inévitablement augmenter les frais liés aux dépenses indirectes des projets (salariés, organisation, charges des collaborateurs locaux, outils de suivi professionnel…). Une nouvelle difficulté se présente alors à ces associations : comment ne pas passer la plus grosse partie du budget, qui est encore assez faible, dans tous ces frais de fonctionnement qui sont pourtant essentiels pour avoir accès à d’autres sources de financement ? Comment faire alors pour que les dons des donateurs et bénévoles ne servent pas à financer ces coûts indirects et nécessaires de l’action ?


La solution au problème n’est que partielle, mais il faut pour ces associations développer d’autres moyens de financement de leurs actions. Le mécénat est une solution intéressante pour ces associations, bien qu’il ne soit pas encore très connu ni plébiscité en France. À l’heure actuelle, seules les grosses associations arrivent à toucher de grosses entreprises pour financer leurs projets. En 2016, 56% des mécènes qui donnaient étaient à 56% des grosses entreprises. En 2017, le mécénat mélangés aux dons représentait 5% de la part budgétaire globale des associations. Le fait que les mécénats soient systématiquement mélangés aux dons dans les études est un indice de leur faible présence dans la part budgétaire des associations.


Grâce à Internet, les sources de financements sont plus nombreuses. Le micro-don peut être une source intéressante (lorsque vous utilisez le moteur de recherches Lilo par exemple, vous aidez l’association). Il ne s’agit bien évidemment que d’un complément, mais qui, multiplié et couplé à d’autres formes, peut être intéressant. Encore très peu connu en France, il existe la « Venture Philantropy ». Des jeunes entreprises soutiennent et aident les associations sur un projet en particulier qui a un fort impact social avec des objectifs mesurables. Les associations qui bénéficient de cet accompagnement peuvent aussi monter en compétences. Les entreprises prennent un risque en espérant un avantage significatif. Les associations peuvent aussi se tourner vers les contrats à impacts sociaux. Une association avec un projet social préventif et impactant soumet le financer à un acteur privé qui, en cas de réussite du projet, est remboursé par l’Etat. D’autres moyens sont aussi plus utilisés par les associations françaises : événement, crowfundings (collecte de fonds), vente d’objets au logo de l’association…



Et après ?


Tous ces risques pèsent de manière inégale sur les différentes structures associatives en fonction de leur taille et de leur budget. Certaines sont plus susceptibles de disparaître : plus haut, j’ai affirmé qu’environ 33 000 associations étaient créées chaque année ; en réalité, 70 400 ont été créées en moyenne entre 2011 et 2017, mais sur ce chiffre, environ 37 000 disparaissaient. L’environnement associatif a modifié la croissance des associations. Pour en parler avec des termes utilisés habituellement en démographie, la croissance des associations est positive parce qu’il y a encore plus de naissances que de morts d’association.


Le manque de financement est le premier souci rapporté par les associations avec le manque de reconnaissance de l’action bénévole et l’absence de renouvellement de bénévoles dirigeants. Ces deux facteurs sont essentiels dans le maintien et la continuité d’une association, de son action et de sa longévité. Il ne reste plus qu’à savoir comment faire pour répondre à ces problématiques pour diminuer le risque de disparition des associations. Plus facile à écrire qu’à faire…


En parallèle, nous remarquons l’engagement des jeunes et la transition vers un entrepreneuriat plus engagé avec les Entreprises Solidaires et Sociales (ESS). L’idée est de mettre en place des projets d’intérêt social. Le porteur du projet a le choix entre une entreprise et une association : aujourd’hui les associations peuvent faire l’objet d’un modèle économique viable, qui s’inscrit dans le temps et la durée pour répondre à des besoins de la population toujours croissant, en France ou ailleurs comme au Laos. Cependant, la conjoncture n’aide pas à l’émergence de ces nouvelles formes d’engagement qui créent pourtant de l’argent et de la valeur ajoutée sur notre territoire. Les ESS peuvent aussi être des associations. Cette richesse française doit perdurer : elles sont un des moyens efficaces d’émergence de projets locaux, régionaux, nationaux et internationaux à forts impacts. Pour cela, il faut leur en laisser, ou leur en donner, les moyens.



Conclusion


Les mezzo-associations sont en danger. Elles prennent le risque de se professionnaliser pour rendre viable leurs actions et leurs projets dans le temps. Sauf que ce défi s’étend à toutes les associations. Aucune n’est à l’abri de ces changements qu’il faut pouvoir anticiper pour continuer à exister. La problématique reste la même bien qu’elle ne s’exprime pas de façon similaire selon les structures. Il nous faut malheureusement faire face aux coupes budgétaires, au manque de bénévoles.


À titre personnel, je suis convaincue que les associations sont une formidable forme de création de richesses et de valeurs ajoutées, au même titre que certaines start-up ou entreprises sociales et solidaires. La seule différence est qu’elle repose en grande partie sur ses bénévoles et sur les dons privés/mécénats. Qu’est-ce cela change ? Tout : le projet associatif est un tissu formé de plusieurs personnes autour d’un projet et de valeurs communes. Les bénévoles donnent de leur temps, de leurs compétences, de leur argent, les salariés travaillent au maintien et à l’animation de la structure, les volontaires viennent y découvrir ce qu’est l’engagement… Une telle mixité sociale est aussi une chance qu’il faut préserver et cultiver.

C’est pourquoi je tiens à la fin de cet article à remercier nos bénévoles, nos mécènes et nos volontaires en service civique : toutes ces personnes sont le coeur et le corps des associations, de notre association, de PEMM.


Mylène GELIOT


Bibliographie


Les Chiffres Clefs de la Vie Associative, publié par l’INJEP en 2019


La France Associative en Mouvement, publié par Recherches et Solidarités, 2022


La France Bénévole : évaluations et perspectives par Recherches et Solidarités, 2022


« Le paysage associatif français – Mesures et évolutions » 3ème édition, de Viviane TCHERNONOG et Lionel PROUTEAU, Dalloz Juris Associations, mai 2019


Les 4 tendances qui influencent l’engagement et la rétention des dons en Europe, rapport de Salesforce 2022


Baromètre de l’engagement citoyen et solidaire, étude de HelloAsso et opinionWay, 2022

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