Création de l’association Peuples et Montagnes du Mékong : la dette d'un voyage – Épisode 4
- 12 juin
- 3 min de lecture
Comment un voyage au Laos, en 2010, a-t-il conduit à la création de l’association Peuples et Montagnes du Mékong ? À travers une mini-série inédite, nous vous proposons de découvrir le récit fondateur écrit par notre président. Dans ce quatrième épisode, le voyage bascule : l’émotion laisse place à une prise de conscience profonde.
Création de l’association Peuples et Montagnes du Mékong : quand le voyage devient responsabilité
Dans les épisodes précédents, nous avons traversé le Mékong, marché dans la forêt, découvert le village et partagé l’hospitalité du Chef.
👉 Lire ou relire l’épisode 1 : Création de l’association Peuples et Montagnes du Mékong : la dette d’un voyage
👉 Lire ou relire l’épisode 2 : Création de l’association Peuples et Montagnes du Mékong : la dette d’un voyage
👉 Lire ou relire l’épisode 3 : Création de l’association Peuples et Montagnes du Mékong : la dette d’un voyage
Dans cet épisode, quelque chose change. Le regard se transforme. Ce n’est plus seulement une immersion : c’est une confrontation.
La dette du voyage - épisode 4
On nous apporte le dîner sur un plateau.
Nous sommes surpris de manger seuls, hors de la présence de nos hôtes. On nous fait comprendre que c’est la tradition. Nous n’insistons pas. Nous acceptons, un peu gênés. Le repas est simple, mais copieux, préparé par les jeunes qui nous accompagnaient. Il n’est pas certain que les familles Hmong aient, ce soir-là, un repas aussi abondant.
Et l’on nous sert encore cette eau chaude, bouillie, infusée, cuivrée. Une eau qui ressemble à une potion. Une eau de survie.
Après le repas, nous offrons au Chef quelques cadeaux : stylos, crayons, crèmes pour les femmes. Ces cadeaux sont dérisoires. Ils ne sont pas à la hauteur. Ils accentuent presque notre malaise : comment quelques crayons peuvent-ils répondre à une misère aussi profonde ?
La nuit venue, le village s’apaise. Les enfants se taisent. Les animaux se couchent. Le silence s’installe, mais ce n’est pas un silence vide. C’est un silence habité, traversé de souffles, de bruissements, de craquements. Le feu continue de se consumer sur la terre battue.
La voie lactée est magnifique. Les étoiles forment un plafond de lumière.
Le Chef nous a fait préparer notre couche : un quadrilatère de bambous légèrement surélevé, protégé par une moustiquaire. De toute évidence, il nous a laissé sa place. Ce geste, à lui seul, résume l’hospitalité. La nuit est plutôt bonne, malgré l’inconfort, malgré la dureté, malgré le choc.
Les femmes Hmong se réveillent en premier, vers quatre heures du matin. Elles écartent les cendres, soufflent sur les braises, ravivent le feu. Elles mettent de l’eau à chauffer pour une soupe destinée aux hommes avant leur départ.
Les hommes partent tôt, pour la chasse. Ils s’enfoncent dans la forêt comme on s’enfonce dans une mer verte, avec leurs outils, leurs armes rudimentaires, leur silence.
Les femmes reprennent aussi le chemin des sous-bois. Elles reviendront avec des racines, des plantes, des tubercules. Elles portent sur leurs épaules et dans leurs paniers l’essentiel de la subsistance. Elles avancent sans plainte, sans pause, avec cette endurance que seule la nécessité forge. Leur récolte sera maigre, mais vitale. Ici, la forêt n’est pas un décor : c’est une réserve, une mère, une menace aussi.
Vers huit heures du matin, nous repartons après avoir dit adieu à nos hôtes. Notre départ est difficile et nous leur promettons de revenir l’année suivante. Nous savons déjà qu’ils ne nous croiront pas. Mais nous reviendrons parce qu’il est impossible de quitter un lieu pareil sans emporter avec soi une part de dette.
En fin de matinée, nous sommes de retour chez Bountong. Nous nous débarrassons de la boue accumulée sur nos jambes, devenue une croûte sèche sur nos sandales.
Et c’est à ce moment-là que l’évidence s’impose. Nous venions de vivre une aventure, des moments de forte intensité émotive. Nous avions franchi le Mékong, traversé la forêt, connu la peur de la nuit et la sensation d’être perdus. Nous avions été sauvés par une rencontre, guidés par un homme qui n’avait rien et qui nous avait pourtant donné son temps et son chemin.
Au bout de cette aventure, il n’y avait cependant pas l’exaltation habituelle du voyage. Il y avait un poids, une honte, une tristesse immense.
Parce qu’au-delà du dépaysement, au-delà du folklore, au-delà des sourires d’enfants et des gestes d’hospitalité, il restait cette vérité nue : ces hommes et ces femmes vivaient dans une pauvreté extrême, sans soins, sans eau potable, sans accès réel à l’éducation, sans avenir visible. Ils vivaient dans une autarcie totale, isolés du monde.
Et face à cela, nous ne pouvions rien faire. Nous étions venus voir. Nous avions vu et nous sommes repartis. Et eux, restaient là.
De retour en France, le voyage ne s’est pas terminé. Il s’est poursuivi autrement.
Récit, Jean-Michel Courtois.
Découvrez la suite de l'histoire dans le prochain épisode, courant juillet.
Maïna Reslinger




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