Création de l’association Peuples et Montagnes du Mékong : la dette d'un voyage – Épisode 3
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Dernière mise à jour : il y a 1 jour
Comment un voyage au Laos, en 2010, a-t-il conduit à la création de l’association Peuples et Montagnes du Mékong ? À travers une mini-série inédite, nous vous proposons de découvrir le récit fondateur écrit par notre président. Dans ce troisième épisode, découvrez la nuit passée à Ban HUEY PONG, village Hmong.
Création de l’association Peuples et Montagnes du Mékong : au cœur de la vie d’un village Hmong
Dans les deux premiers épisodes, nous avons suivi la traversée du Mékong puis l’arrivée dans les montagnes. La marche, l’incertitude, puis la rencontre.
👉 Lire ou relire l’épisode 1 : Création de l’association Peuples et Montagnes du Mékong : la dette d’un voyage
👉 Lire ou relire l’épisode 2 : Création de l’association Peuples et Montagnes du Mékong : la dette d’un voyage
Dans ce troisième épisode, le récit entre dans l’intimité du village. Il ne s’agit plus seulement d’arriver, mais de comprendre. Observer. Écouter. Ressentir.
La dette du voyage - épisode 3
Nous sommes arrivés à Ban HUEY PONG[1], village Hmong où nous devons passer la nuit.
Le village se compose d’une dizaine de maisons. Des maisons basses, sans fenêtres, faites de bois, de bambou, de planches disjointes. Une porte basse permet de pénétrer à l’intérieur. On doit se courber pour entrer, comme si l’on devait déjà s’incliner devant ce lieu.
Ces maisons sans ouvertures surprennent. On croit d’abord à une pauvreté supplémentaire, à un manque de matériaux, à une architecture sommaire. Mais Bountong nous explique que ce n’est pas seulement une question de moyens : c’est aussi une question de croyances.
Chez les Hmong, une maison ouverte est une maison vulnérable. Une fenêtre, c’est une faille. Un passage possible pour les mauvais esprits. Ici, l’obscurité protège. Les murs pleins ne servent pas seulement à tenir debout : ils servent à tenir à distance l’invisible.
Bien sûr, l’électricité n’existe pas. Seul un feu au milieu de la pièce unique donne un peu de lumière et beaucoup de fumée.
À côté des maisons, sur pilotis, de petits greniers à riz sont construits. Il y a même un perchoir pour des pigeons. Tout est rudimentaire. Tout est fragile. Tout semble provisoire et pourtant tout est là depuis des générations.
Quand nous arrivons, c’est l’effervescence. Une nuée d’enfants surgit, pieds nus, le visage couvert de terre, les yeux immenses. Ils nous entourent. Ils rient. Ils nous observent. Ils nous suivent comme une escorte. Ils ne parlent pas notre langue, mais leur curiosité est un langage universel.
Des femmes, affairées sur le pas de leur porte, nous regardent passer. Des truies noires suivies de leurs petits vont et viennent. Des poulets faméliques protestent. Les chiens aboient sans conviction.
Le village baigne dans la boue et les immondices et pourtant, il y a une vie. Une vie brute. Une vie entière.
La maison où nous devons résider est la plus importante du village. C’est la maison du Chef.
L’homme nous accueille sur le pas de sa porte. Il est âgé. Il paraît fatigué. Il avance, courbé. Il porte un enfant sur son dos, sans doute son petit-fils. Il nous regarde longuement.
Puis on nous offre de l’eau.
Une eau que l’on boit pourtant comme un trésor. Elle est bouillie, parce que l’eau du village n’est pas potable. Mais elle est surtout colorée par des racines, infusées longuement dans la marmite. Cela lui donne une teinte étrange, presque métallique, une couleur de cuivre. Elle a un goût terreux, surprenant, comme si l’on buvait la forêt elle-même.
Nous acceptons sans hésiter. Ici, refuser serait une offense.
Bountong, qui n’a pas mis les pieds ici depuis cinq ans, a eu l’intelligence d’apporter des photos des enfants du village prises lors de son dernier passage. Ce geste, pour le Chef, est un vrai cadeau.
Les enfants se bousculent, se reconnaissent, se montrent du doigt, s’exclament, rient. Ils crient leurs noms. Ils se comparent. Ils se moquent d’eux-mêmes. Leur joie circule comme une onde. Et ce moment, au milieu de la pauvreté, est un moment de lumière.
Puis nous sommes invités à rentrer. L’intérieur de la maison est sombre. La lumière du jour n’entre presque pas. Elle se contente de glisser par la porte basse, comme une chose timide. Le reste appartient à l’ombre et à la fumée. L’air est épais, chargé d’odeurs de bois brûlé, de cendre, de terre humide et de vie humaine.
Le sol est en terre battue, tassée, durcie par les années. Rien ne recouvre cette terre. Il n’y a ni tapis, ni plancher. Juste cette matière brute, qui rappelle que la maison est posée directement sur le monde. Il n’y a presque pas de meubles.
À droite, en entrant, quelques ustensiles de cuisine sont accrochés à même le mur : casseroles noircies, louches, récipients cabossés, paniers en bambou. Tout semble avoir servi mille fois. Tout porte les traces d’une existence répétée, obstinée.
Au centre, il y a le foyer. Un cercle de pierres, une zone plus noire que le reste du sol. C’est le cœur de la maison. Le cœur de la famille. C’est là que la femme prépare les repas. Quand la cuisine est terminée, le feu est recouvert de cendres pour conserver les braises, empêcher la chaleur de se perdre, garder la vie prête à renaître.
Sur la gauche, une alcôve est dissimulée derrière un rideau. Un simple tissu suspendu comme une frontière fragile. C’est là que couche toute la famille : adultes et enfants, ensemble, serrés, comme pour se protéger de la nuit.
Au fond, une estrade de bambou, surélevée de quelques dizaines de centimètres, sert de banc, de lit de repos, d’espace où l’on s’assoit, où l’on attend, où l’on se repose.
Tout est simple. Tout est nu. Et pourtant tout est plein : de fumée, de chaleur, de silence, d’une présence humaine qui ne cherche pas à se montrer. Nous restons discrets par peur de déranger. Nous sommes des étrangers. Et être reçu ici est un honneur.
Progressivement, les hommes rentrent au village. Ils reviennent essentiellement de la chasse. Ils portent du bois, des outils, parfois un petit gibier. Leurs visages sont fermés, concentrés, tannés par le soleil et les années. Ils nous observent avec prudence, sans hostilité, mais avec cette distance naturelle de ceux qui n’ont aucune raison de faire confiance.
La nuit approche.
C’est l’heure où les femmes se rendent au seul point d’eau du village pour faire leur toilette. Elles le font ensemble, naturellement. Mais ce moment est réservé aux femmes mariées. Les jeunes filles pubères devront attendre la nuit noire, hors de la vue des hommes. Ici, chaque geste est codé. Chaque tradition est une loi.
[1] Ce village existe toujours mais il sert maintenant principalement pour l’élevage des animaux. A la demande des autorités, la quasi-totalité de la population du village est descendue dans la vallée pour fonder un nouveau village BAN HUEY PONG 2. Cette décision permet à la fois de mieux contrôler les habitants mais aussi de pouvoir leur permettre de scolariser les enfants et de bénéficier des soins de santé.
Récit, Jean-Michel Courtois.
Découvrez la suite de l'histoire dans le prochain épisode, courant juin.
Maïna Reslinger



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