Regard croisé : Deux parcours laotiens, du Mékong à la France
- il y a 5 jours
- 4 min de lecture
Il est des rencontres fortuites qui, au détour d’une page blanche, font vaciller le cœur et abolissent les distances. En découvrant le texte d'Anongxay Keovilay, jeune étudiant laotien à l’Université de Nîmes et lauréat du 1er Prix du Concours de création en français 2026 j'ai ressenti ce frisson si particulier. Celui d'une fraternité immédiate.

Mékong-Méditerranée : La rencontre de deux mondes
Je m'appelle Thinaphone, je suis membre active de notre association Peuples et montagnes du Mékong (PEMM). La trajectoire d'Anongxay a percuté ma propre réalité de plein fouet. Ses mots ont résonné comme un écho d'une clarté absolue : l'histoire d'une âme née sur les rives du fleuve, partie chercher son horizon en France. Pour quiconque partage notre origine, ce récit n'est pas seulement celui d'un exil ; c’est le roman d’une double identité cousue de fil d'or, où la langue devient le pont fragile et magnifique entre deux mondes.
Mes souvenirs d'enfance au Laos
Il y a une géographie sensorielle que l'on garde en soi toute sa vie. Grandir au Laos, c'est porter en soi l’odeur de la pluie tropicale sur la terre rouge, le parfum entêtant des frangipaniers et le rythme lent d’une nature souveraine. Anongxay le décrit avec une nostalgie vibrante qui m'est si familière :
Pourtant, à l’ombre de ces paysages immuables, une force invisible s'immisce parfois : le désir d'ailleurs, le chemin des études. C'est ce même élan qui m'a guidée jusqu'ici. Aujourd'hui, à travers mon engagement dans l'association PEMM, je vis mon rapport au pays à distance. C’est un cordon ombilical que je m’efforce de maintenir jour après jour, une manière de soigner cette nostalgie qui ne nous quitte jamais tout à fait, et de faire de mon mieux pour que notre culture continue de rayonner, même si loin de sa source.
L'apprentissage infini et le doute joyeux
Cela fait maintenant près de trois ans que je vis en France, et pourtant, je partage un secret avec Anongxay : à chaque fois que je découvre un nouveau lieu, à chaque fois que je rencontre de nouvelles personnes, je me sens toujours un peu « nouvelle ». C'est un mélange de joie pure face à la rencontre, mais aussi d'un doute persistant. Car s'intégrer ne se limite pas à aligner des mots de vocabulaire ou à saluer les gens. C’est exactement ce qu’Anongxay exprime avec une justesse désarmante :
Ces frontières invisibles, je les traverse quotidiennement. De l’école au monde du travail, chaque environnement est une leçon infinie, une nouvelle société dont il faut décoder les règles. En tant que femme laotienne, je suis parfois confrontée à la complexité de ce monde, à des situations si difficiles à exprimer à travers la langue française, où notre pudeur culturelle se heurte à d'autres réalités. Face à ces enjeux, nous sommes obligés de nous transformer, de nous forger une carapace, de nous former comme du charbon pour résister aux pressions sans nous briser.
Le Laos et la France : Deux visages du charbon et l'art de s'exprimer
C’est ici, sous le ciel de Saint-Étienne, que ma propre histoire trouve sa plus belle vérité. J'ai compris que le Laos et la France sont comme deux charbons différents, possédant chacun leur propre feu.
Au Laos, notre charbon est fait de douceur. Pourtant, derrière cette apparente quiétude, la vie quotidienne nous pousse à aller vite, jour après jour, habités par l'inquiétude du lendemain et les pensées tournées vers l'avenir. Notre culture nous apprend aussi à intérioriser, à retenir ce que l'on ressent. Paradoxalement, c’est la France qui m’apprend aujourd’hui à ralentir mon pas. Elle m’enseigne à ne plus courir, à m’arrêter pour apprécier les choses simples et précieuses qui nous entourent. Mais elle m'a surtout offert un cadeau inestimable : elle m'a appris à m'exprimer, à libérer ma parole et à ne plus cacher mes sentiments. Là où je gardais le silence, j'apprends désormais à dire mes joies, mes doutes et mes vérités.
Et c’est au cœur de notre association PEMM que cette fusion opère. Grâce aux membres de cette aventure, je découvre une gentillesse pure, logée au plus profond des cœurs. C'est un amour pour le Laos qui dépasse les frontières, un engagement sincère fait uniquement pour le plaisir de donner et de partager. Ici, le charbon devient durable : il brûle d'une chaleur constante dans le cœur de ceux qui croient en ce qu’ils font, fiers de ce qu’ils ont, et animés par une totale sincérité.
Des forêts denses du Laos à la terre minière de Saint-Étienne, nous apprenons à planter nos racines dans une terre nouvelle pour les aider à s'étendre. Les paysages d'accueil ne remplacent pas le fleuve natal ; ils lui offrent un nouvel horizon. À travers l'association, je continuerai de bâtir ces ponts, pour que nos doutes deviennent des forces, que nos voix s'élèvent, et que cette terre d'adoption devienne, doucement, notre seconde maison.
Thinaphone BOUNSAVATH




Commentaires