Création de l’association Peuples et Montagnes du Mékong : la dette d'un voyage – Épisode 2
- il y a 4 jours
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Comment un voyage au Laos, en 2010, a-t-il conduit à la création de l’association Peuples et Montagnes du Mékong ? À travers une mini-série inédite, nous vous proposons de découvrir le récit fondateur écrit par notre président. Dans ce deuxième épisode, le récit nous entraîne dans la forêt tropicale, sur un sentier incertain, là où la fatigue, la peur et la perte de repères rendent la rencontre plus incertaine.
Création de l’association Peuples et Montagnes du Mékong : une marche vers l'inconnue
Dans le premier épisode, nous avons suivi le début du voyage, la traversée du Mékong et l’ascension vers un village isolé. Une marche difficile, marquée par l’incertitude et la fatigue, mais guidée par le respect.
👉 Lire ou relire l’épisode 1 : Création de l’association Peuples et Montagnes du Mékong : la dette d’un voyage
Dans ce deuxième épisode, tout s'accélère. Le sentier devient plus abrupt, la forêt plus dense, la progression plus incertaine. Le groupe se perd. Et la nuit approche.
La dette du voyage - épisode 2
À peine la dernière maison dépassée, nous entrons dans un autre monde. Le sentier monte immédiatement. Il serpente à travers une forêt tropicale dense, humide, vibrante. L’air est lourd. Il colle à la peau. Il sent l’humus, la terre, la feuille en décomposition. Tout est vert, mais un vert sombre, un vert épais, un vert qui absorbe la lumière.
La première difficulté survient rapidement : une rivière. Il faut se déchausser, retrousser le pantalon, tenir ses chaussures d’une main, avancer sur un sol vaseux. Les pierres sont instables. Le courant, pourtant modeste, déséquilibre. Le pied s’enfonce parfois dans la boue jusqu’à la cheville.
Nous traversons. Puis cela recommence. Le sentier devient plus pentu. La sueur commence à couler sur le front, dans le dos, le long des tempes. Les vêtements collent au corps. Chaque montée semble interminable. Une colline en appelle une autre.
Les jeunes avancent avec une aisance impressionnante. Ils ouvrent le chemin, élaguent les broussailles, marquent des repères sur les troncs. Leur corps semble fait pour cette forêt.
Bountong, lui, est souvent derrière. Après chaque montée importante, il demande une pause. Et chaque pause s’accompagne d’une cigarette, comme si la nicotine lui permettait de reprendre souffle et courage. De toute évidence, notre guide n’a pas la condition physique nécessaire à cet exercice.
Il nous avait prévenus. Il n’avait pas conduit de trek depuis plusieurs années. Nous le savions. Mais ici, la fatigue n’est pas une simple gêne. Elle devient un risque.
Nous reprenons la marche.
La visibilité est faible. La lumière semble filtrée par mille couches de feuillage. On avance dans une pénombre verte. Le sol est boueux, glissant, piégé de racines et de pierres.
Et puis il y a les sangsues. Ces petits corps noirs, discrets, presque invisibles, qui s’accrochent au mollet dès qu’on relâche son attention. Nous scrutons chaque sensation suspecte, chaque frémissement sur la peau.
Les heures passent. Les pauses se multiplient. Et peu à peu, quelque chose change. Un flottement. Une hésitation dans la marche des jeunes. Un regard échangé. Un arrêt trop long.
Bountong semble moins sûr. Les deux garçons se consultent à voix basse. Ils avancent, reviennent sur leurs pas, repartent dans une autre direction.
L’inquiétude monte. Et l’évidence s’impose : nous sommes perdus. Perdus dans une forêt où tous les arbres se ressemblent, où chaque sentier semble identique, où le ciel est caché, où le soleil ne sert plus de repère.
Il est plus de seize heures. Dans moins de deux heures, la nuit va tomber. Et ici, la nuit tombe vite. Brutalement. Sans transition.
Les jeunes se séparent et partent en reconnaissance. Ils disparaissent entre les arbres comme des ombres. Le silence retombe. Seuls les insectes chantent. La forêt est un organisme immense, indifférent à nos inquiétudes.
Ils reviennent. Ils n’ont rien trouvé. Alors nous opérons un demi-tour. Nous revenons sur nos pas. Nous tentons de reconnaître un arbre, une pierre, une racine. Mais tout se confond.
Et puis, soudain, venu de nulle part, nous croisons une femme Hmong. Elle est seule. Elle porte des bambous sur l’épaule. Son corps est mince, noueux. Son visage est fermé, mais sans agressivité. Elle nous regarde sans surprise, comme s’il était normal que nous nous trouvions à cet endroit-là.
Elle indique une direction d’un geste rapide. Puis elle disparaît aussi vite qu’elle est apparue. Nous continuons.
La forêt finit par s’ouvrir. Nous longeons un brûlis resté sans vie. Des troncs calcinés, une terre noircie, quelques pousses fragiles : un paysage triste, presque sans espoir.
Un peu plus loin, nous faisons la connaissance d’un homme accroupi dans un abri sommaire en bambou. Il laisse passer le temps. Petit, la peau noire tannée par le soleil, les dents déchaussées. Il a l’allure bienveillante de ceux qui ont connu la dureté mais n’ont pas perdu l’humanité.
Il comprend immédiatement sans qu’on ait besoin de tout expliquer et il accepte de nous servir de guide. À mi-chemin, il s’arrête, écarte des branches, nous fait enjamber quelques morceaux de bois.
Et soudain… un nouveau sentier apparaît un passage invisible pour celui qui ne connaît pas. L’homme avance vite. Il est pieds nus, agile, efficace. Il se retourne parfois pour s’assurer que nous suivons.
Et nous suivons parce que nous n’avons pas d’autre choix. Au bout d’une demi-heure, nous entendons les premiers bruits de la vie : aboiements de chiens, meuglements de buffles, cris d’enfants, caquètements des poules.
Ces sons simples nous bouleversent car ils signifient que nous avons réussi.
Nous franchissons une dernière rivière. Des femmes lavent du linge. L’eau clapote sur les pierres. Les gestes sont répétitifs, ancestraux. Elles lèvent à peine la tête. Elles nous voient passer sans curiosité excessive, comme si le monde était fait de passages.
Nous remontons un court chemin. Une clairière apparaît. Et soudain, le village est là.
Récit, Jean-Michel Courtois.
Découvrez la suite de l'histoire dans le prochain épisode, courant mai.
Maïna Reslinger




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