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Création de l'association Peuples et Montagnes du Mékong : la dette d’un voyage – Épisode 1

  • il y a 1 jour
  • 4 min de lecture

Comment un voyage au Laos, en 2010, a-t-il conduit à la création de notre association ?  À travers une mini-série inédite, nous vous proposons de découvrir le récit fondateur écrit par notre président : une immersion dans les montagnes du Mékong, à la rencontre du peuple Hmong, là où est née une responsabilité qui ne s’est jamais éteinte.


Aux origines de la création de l'association Peuples et Montagnes du Mékong


Depuis plus de quinze ans, Peuples et Montagnes du Mékong agit aux côtés des populations vivant dans les villages isolés du Laos. Soins, prévention, accompagnement, respect des cultures locales : nos actions s’inscrivent dans la durée. Mais comment tout a commencé ?

Notre président a choisi de raconter cette histoire sous forme de nouvelle. Un récit personnel, précis, immersif. Ce texte n’est pas un simple souvenir de voyage. C’est le point de départ d’un engagement. 


« Nous pensions partir pour un voyage. Nous sommes revenus avec une responsabilité. »

À partir d’aujourd’hui, nous vous invitons à découvrir cette histoire en plusieurs épisodes, publiés chaque mois sur notre site. Chaque épisode permettra de comprendre, pas à pas, comment une rencontre humaine a progressivement amené à la création de l’association Peuples et Montagnes du Mékong.


La dette du voyage - Episode 1


La pirogue remonte le Mékong.

L’eau est lourde, couleur de terre. Elle charrie un limon dense, presque vivant, comme si le fleuve emportait avec lui la mémoire des montagnes. À la surface, des plaques d’écume tournoient lentement. Le Mékong ne ressemble pas à un fleuve paisible : il semble respirer, avec lenteur, comme une bête immense et silencieuse.


Les rives défilent, parfois proches, parfois lointaines. Des arbres penchent leurs branches vers l’eau, comme s’ils voulaient boire. La végétation est épaisse, impénétrable. Elle forme un mur vert, troué par endroits de petites clairières boueuses où l’on distingue une cabane, un feu, un enfant immobile qui nous regarde passer sans bouger.


Nous sommes le 16 septembre 2010.

Ce matin-là, nous nous apprêtons à réaliser un rêve formulé deux années auparavant : rencontrer l’ethnie Hmong.


Ce rêve n’est pas né d’un simple goût pour l’exotisme. Il avait pris racine dans une émotion profonde, obsédante, presque douloureuse. Deux ans plus tôt, un reportage de Grégoire Deniau, Guerre secrète au Laos[1], avait bouleversé nos certitudes. Je l’avais regardé, puis regardé encore. Plus de dix fois. Peut-être davantage. Et chaque visionnage avait produit le même effet : un mélange de fascination, de colère et de tristesse.


La guerre secrète… Ces mots avaient résonné en moi comme une anomalie. Une guerre menée dans l’ombre, une guerre oubliée, une guerre effacée des consciences occidentales, dont les victimes continuaient d’exister, quelque part dans les montagnes, invisibles aux yeux du monde.


Depuis ce jour, je portais ce désir : non pas seulement voir, mais rencontrer. Non pas photographier, mais comprendre. Non pas traverser, mais entrer.

Restait à trouver un guide.


Nous avions d’abord sollicité des agences touristiques. Toutes répondaient avec les mêmes brochures, les mêmes promesses, les mêmes itinéraires. Des villages “authentiques” à une heure de route, des “rencontres” organisées, des “danses traditionnelles” programmées comme des spectacles. Tout semblait préparé, sécurisé, aseptisé. Nous ne voulions pas d’un décor. Nous voulions un village hors des circuits, un village réel, un village qui n’avait pas appris à jouer son propre rôle devant les appareils photo.


Presque par hasard, presque par miracle, nous avons rencontré Bountong. Ancien professeur d’histoire, parlant parfaitement le français, reconverti en guide. Il avait le regard calme de ceux qui ont beaucoup observé, et cette manière posée de parler qui inspire immédiatement confiance. Il nous avait assuré qu’il pouvait nous emmener là où nous le souhaitions. Que nous serions bien accueillis. Que les Hmong étaient des gens fiers, mais hospitaliers.


Sa phrase fut simple : Si vous venez avec respect, ils vous recevront.

C’est ce qui nous amène aujourd’hui dans cette pirogue.


Le moteur vibre sous nos pieds. Le bruit est constant, hypnotique. Autour de nous, le Mékong s’élargit par endroits comme une mer intérieure, puis se resserre soudain, étranglé par des rochers sombres. L’eau est toujours opaque, presque inquiétante. Nous croisons peu d’embarcations. Le fleuve paraît désert, comme si la civilisation s’éloignait peu à peu, comme si l’on remontait non seulement un cours d’eau, mais le cours du temps.


Nous accostons une barge à fond plat plantée au milieu du fleuve. Deux pompes à essence dressent leurs colonnes métalliques dans le ciel. Faire le plein sur le Mékong est une habitude, presque un rituel. Quelques billets, quelques mots, et la pirogue repart.

Un débarcadère boueux apparaît ensuite, une langue de terre glissante où l’eau a déposé ses branches mortes. Nous débarquons.


Nous sommes arrivés à Ban Muang Kham. Ban veut dire village.


C’est le village de Bountong. Un village lao modeste, aux maisons en parpaing ou en bois, alignées sans ordre apparent. Les ruelles ne sont pas des rues : ce sont des coulées de boue. Les pluies de septembre ont transformé le sol en une pâte brune où l’on s’enfonce à chaque pas.


Le village possède l’électricité, ce qui est un luxe dans cette région. Une école existe aussi, construite par les habitants et subventionnée par des Laotiens expatriés. Elle est peut-être le plus beau bâtiment du village : une promesse fragile.

Nous ne restons pas.


Nous savons que la marche sera longue. Et l’excitation est déjà là, mêlée à une inquiétude sourde.


Nous partons avec Bountong, son fils et l’ami de son fils. Les deux jeunes doivent nous accompagner jusqu’au village Hmong. Ils portent la machette avec naturel, comme un outil banal, presque une extension de leur bras.


[1] Documentaire publié par Envoyé Spécial le 16 juin 2005;


Récit, Jean-Michel Courtois.

Découvrez la suite de l'histoire dans le prochain épisode, courant avril.


Maïna Reslinger

 
 
 

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