Témoignage de Luang Prabang

Mis à jour : 5 nov. 2020

Il nous parait intéressant de publier à chaque fois que possible, un témoignage de la vie ordinaire au Laos. Dans ce numéro, c’est le témoignage de notre ami Jean-Baptiste.

"Dans l'air frais retrouvé de ce mois d'Octobre se trame un changement, un changement palpable, qui évolue comme le rythme des saisons, passant de l’incompréhension au protectionnisme puis a l'attente. Un temps où se crispe les espoirs, les espoirs d'un retour à la normal qui semble maintenant trop loin pour sauver son activité.

Quelque chose est en marche et ce qui nous paraissait comme une parenthèse se transforme en paralysie économique généralisée. L'espoir d'un dénouement se transforme en une vision à court terme. Une vision de l’économie au jour le jour, d'un repas à l'autre. L'ennui s'installe ou plus exactement la patience. Personne ne s’énerve. Leur instinct leur murmure de ne pas lutter contre la tempête ; ce qui est inévitable se produira. Alors ils économisent leurs forces et leur moral, pour être le jour venu pleinement disponibles à l'action.

Une partie de la ville s'est vidée de ses petites mains, de ce trafic bien réglé de travailleurs invisibles s'activant auparavant à satisfaire la curiosité des touristes du monde entier. Ceux-là repartent dans leur village, leur refuge en cas de disette. Les loyers en ville sont devenus impossible à payer. Ils repartent à la source, là où ils ont grandi et où était née cette envie de monter à la ville pour mieux gagner leur vie et éviter une vie de labeur.

Les réseaux se réactivent, les familles se retrouvent et la vie réelle, loin de la dépendance d'un salaire, se remet en place. Chacun met en commun ses ressources sans même y penser. Une vie frugale pour certains, une détresse ou une simple halte pour d'autres en attendant une nouvelle opportunité loin du tourisme.

La ville ainsi délaissée fait place au silence. Il n'est pas rare en pleine journée de n'entendre aucun bruit, laissant l'image d'un Laos d’antan se recréer dans les esprits. Ce qui a pu parfois ressembler à une ville musée reprend progressivement sa réalité fonctionnelle et spirituelle. Dans les rizières se mêlent alors anciens serveurs, femmes de chambre, électriciens, techniciens, maçons...

Les derniers lieux touristiques se vident, les commerces ferment les uns après les autres. Après des mois de réorganisation structurelle douloureuse, seul les gens de la capitale occupent les grands hôtels déserts qui ne valent d'ailleurs plus rien. La grande compétition des prix bat son plein ; chacun bradant son établissement dans l'espoir du moindre client...

Les tonnelles en plastique emplissent de plus en plus tous les jours le bord des routes. Dans un quasi inconscient, chacun improvise et saute sur les occasions : vêtements, grillades, légumes, cueillettes, loto ou quelques simples balais artisanaux.

Le scooter est délaissé par certains, trop coûteux en essence... Les vélos et la marche font leur grand retour sur le bitume, se confrontant aux pickups rugissants de la classe sociale aisée de la ville. Les contrastes s’accentuent de jour en jour.


Au petit matin, les chasseurs-cueilleurs se regroupent et se préparent à se mettre en action équipés de leur sac de jute et de leur machette. Par petits groupes, ils se mettent en route vers la forêt.

Loin d'improviser, ils retrouvent leur savoir-faire mis en pause jusque-là. Pour l'instant, les faims sont rassasiées mais pour combien de temps ? Les vêtements se trouent et la vie du quotidien se dépouille de son minimum. Certaines initiatives d'aides alimentaires se mettent en place, mais encore trop peu face à la réalité des besoins.

La situation aujourd'hui n'est que le début d'une grande incertitude sur la façon dont l’économie repartira ou se transformera vers tout autre chose. Une certaine résilience émergera peut-être de cette situation mais dans un monde incertain et instable comme aujourd'hui, aucune prospective n'est envisageable."

Jean Baptiste

Luang Prabang,

04/11/2020

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